Pratiquer l’Art
Pratiquer l’Art aujourd’hui, dans les domaines spécifiques de la
peinture ou de la sculpture, est sûrement questionnement sur nos
difficulté à être quand la pensée non convertie, s’irrite dans le
clapotement des jours.
Affronter, occuper des surfaces de toile ou autre, dessiner, gratter
étendre la pâte et les pattes, avec l’histoire et notre histoire, la
mémoire, avec toute cette charge d’images devant et derrière la tête,
traverser des zones de tempête en cherchant des passages, des brèches
vers certaines aires de danses, est une démarche qui s’avère souvent
dérisoire et parfois dangereuse.
Mais persistants vivaces, on continue de tracer, de maculer, de
patauger dans notre propre (ou sale) géométrie de formes et de couleurs
pour vivre loin, pour être plus libre, et paradoxalement, moins seul
dans cette activité solitaire qui ne répond à l’origine à aucune
demande de la société.
La pratique de l’Art aujourd’hui, est peut être une activité
essentielle sinon la seule pour se maintenir en parfait état de
désobéissance. Cette activité permet d’agir en primitif dans
un monde d’individus élimés, saturés de diktats successifs, énoncés par
les malins virus du tout économique. Dans un monde surchargé
de produits, d’experts en existence, de consultants besogneux
programment leurs pontes d’avenir « irradieux » pour
nous permettre d’avoir plus à condition de cesser d’être.
Pratiquer l’Art ici et maintenant, c’est se retrouver par delà nos
clôtures.
L’histoire de l’Art est dense, immense est notre mémoire en cette fin
de siècle.
Je marche côté à côté avec l’Art depuis une trentaine d’années, depuis
ces vibrantes années 1960, ou nous assistons à la mise au jour de
vastes jeux de constructions libres, et aux traces de somptueuses zones
de matières et de couleurs alimentées de pensées
flamboyantes. J’ai marché côté à côté avec l’Art, et pratique
par intermittence en chassant et braconnant dans les jungles
protéiformes de l’Art dit moderne, durant toutes ces années,
quand mon métier de gratte calque m’en laissant le temps.
Au début, il y eut cette urgence de mettre à jour une certaine
fulgurance du trace dans le dessin, dans le combat du noir et du blanc,
mais aussi cette nécessite d’assembler, de déchirer, de coller pour
reconstruire, ce besoin d’utiliser les matériaux à portée de
mains. Peu de travaux me restent de cette période où j’ai
beaucoup détruit.
Ensuite, sont venues ces images forestières, paysages, ou détails de
paysage issus d’un long regard au ras du monde dans divers secteurs de
la planète, retour à l’arbre, ou ce qu’il en reste mais aussi volonté
de tracer des images qui donnent à voir de possibles mutations
inter-regnes. Réalisme-surréalisme, figuration-abstraction.
Puis se fit jour l’image de l’urne, du pot, du réceptacle, de son
orifice. Remontée du thème de la nature morte, thème récurant
dans l’histoire de la peinture, entre tradition et modernité.
Pourquoi cette image ? Peut-être pour retrouver la
sensualité de tracer des formes pleines, arrondies, et aussi réaliser
une construction différente du tableau en jouant la profusion et la
continuité des rythmes jusqu'à saturation. Ou bien au
contraire, en plaçant quelques éléments dans un espace paysage plus
fluide.
Présentement je me surprends à travailler avec des systèmes de formes
où l’élément pot a tendances à se diluer dans une écriture plus
abstraite. Cette tendance à gommer un peu le support
iconographique, permet de mieux se concentrer sur l’éxigence interne du
tableau pour lui restituer un supplément de force et de liberté
d’expression.
Toutefois je m’aperçois qu’en voulant réduire l’impact d’une image, il
en remonte une autre. Alors abstraction
figuration ? Vaine querelle formaliste en mal de
classification.
On peint ce que l’on est, ou plutôt, on tente d’être en
peignant. Tout ça n’exclut un certain éclectisme dans le
temps, ni une certaine distance avec ce que l’on produit.
Un tableau actuel, ne démontre ni ne résout rien, il est fait pour être
regardé et sûrement dans le meilleur des cas pour inquiéter.
L’Art est le reflet d’une pensée active, d’une certaine révolte, sa
pratique est une aventure individuelle de l’esprit.